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	<title>Agn&#232;s et Jacques</title>
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	<description>Le site familial des Pyrat.
Des recettes de cuisine, un livret de messe &#224; t&#233;l&#233;charger, un livre entier sur la psychologies de l'homme et de la femme&#8230;</description>
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		<title>Agn&#232;s et Jacques</title>
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		<title>L'Homme qui plantait des arbres</title>
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		<dc:date>2008-04-14T20:42:59Z</dc:date>
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		<description>&lt;p&gt;Un court m&#233;trage magnifique qui parle de la vie et de l'esp&#233;rance.&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.famille-pyrat.info/-Romans-.html" rel="directory"&gt;Romans&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cette nouvelle a aussi donn&#233; lieu &#224; un &lt;a href=&#034;http://www.dotsub.com/films/lhommequi/index.php?autostart=true&amp;language_setting=fr_2141&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;court m&#233;trage&lt;/a&gt; qui peut &#234;tre visionn&#233; librement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contenu disponible sous &lt;a href=&#034;http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;GNU Free Documentation License&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pour que le caract&#232;re d'un &#234;tre humain d&#233;voile des qualit&#233;s vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues ann&#233;es. Si cette action est d&#233;pouill&#233;e de tout &#233;go&#239;sme, si l'id&#233;e qui la dirige est d'une g&#233;n&#233;rosit&#233; sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherch&#233; de r&#233;compense nulle part et qu'au surplus elle ait laiss&#233; sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caract&#232;re inoubliable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a environ une quarantaine d'ann&#233;es, je faisais une longue course &#224; pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette tr&#232;s vieille r&#233;gion des Alpes qui p&#233;n&#232;tre en Provence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;gion est d&#233;limit&#233;e au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau ; au nord par le cours sup&#233;rieur de la Dr&#244;me, depuis sa source jusqu'&#224; Die ; &#224; l'ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du d&#233;partement des Basses-Alpes, le sud de la Dr&#244;me et une petite enclave du Vaucluse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait, au moment o&#249; j'entrepris ma longue promenade dans ces d&#233;serts, des landes nues et monotones, vers 1200 &#224; 1300 m&#232;tres d'altitude. Il n'y poussait que des lavandes sauvages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, apr&#232;s trois jours de marche, je me trouvais dans une d&#233;solation sans exemple. Je campais &#224; c&#244;t&#233; d'un squelette de village abandonn&#233;. Je n'avais plus d'eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglom&#233;r&#233;es, quoique en ruine, comme un vieux nid de gu&#234;pes, me firent penser qu'il avait d&#251; y avoir l&#224;, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais s&#232;che. Les cinq &#224; six maisons, sans toiture, rong&#233;es de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher &#233;croul&#233;, &#233;taient rang&#233;es comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalit&#233; insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons &#233;taient ceux d'un fauve d&#233;rang&#233; dans son repas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de l&#224;, je n'avais toujours pas trouv&#233; d'eau et rien ne pouvait me donner l'espoir d'en trouver. C'&#233;tait partout la m&#234;me s&#233;cheresse, les m&#234;mes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d'un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C'&#233;tait un berger. Une trentaine de moutons couch&#233;s sur la terre br&#251;lante se reposaient pr&#232;s de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me fit boire &#224; sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit &#224; sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau - excellente - d'un trou naturel, tr&#232;s profond, au-dessus duquel il avait install&#233; un treuil rudimentaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet homme parlait peu. C'est le fait des solitaires, mais on le sentait s&#251;r de lui et confiant dans cette assurance. C'&#233;tait insolite dans ce pays d&#233;pouill&#233; de tout. Il n'habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre o&#249; l'on voyait tr&#232;s bien comment son travail personnel avait rapi&#233;c&#233; la ruine qu'il avait trouv&#233; l&#224; &#224; son arriv&#233;e. Son toit &#233;tait solide et &#233;tanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son m&#233;nage &#233;tait en ordre, sa vaisselle lav&#233;e, son parquet balay&#233;, son fusil graiss&#233; ; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu'il &#233;tait aussi ras&#233; de frais, que tous ses boutons &#233;taient solidement cousus, que ses v&#234;tements &#233;taient repris&#233;s avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me fit partager sa soupe et, comme apr&#232;s je lui offrais ma blague &#224; tabac, il me dit qu'il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, &#233;tait bienveillant sans bassesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait &#233;t&#233; entendu tout de suite que je passerais la nuit l&#224; ; le village le plus proche &#233;tait encore &#224; plus d'une journ&#233;e et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caract&#232;re des rares villages de cette r&#233;gion. Il y en a quatre ou cinq dispers&#233;s loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs, dans les taillis de ch&#234;nes blancs &#224; la toute extr&#233;mit&#233; des routes carrossables. Ils sont habit&#233;s par des b&#251;cherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits o&#249; l'on vit mal. Les familles serr&#233;es les unes contre les autres dans ce climat qui est d'une rudesse excessive, aussi bien l'&#233;t&#233; que l'hiver, exasp&#232;rent leur &#233;go&#239;sme en vase clos. L'ambition irraisonn&#233;e s'y d&#233;mesure, dans le d&#233;sir continu de s'&#233;chapper de cet endroit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les hommes vont porter leur charbon &#224; la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualit&#233;s craquent sous cette perp&#233;tuelle douche &#233;cossaise. Les femmes mijotent des ranc&#339;urs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc &#224; l'&#233;glise, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la m&#234;l&#233;e g&#233;n&#233;rale des vices et des vertus, sans repos. Par l&#224;-dessus, le vent &#233;galement sans repos irrite les nerfs. Il y a des &#233;pid&#233;mies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et d&#233;versa sur la table un tas de glands. Il se mit &#224; les examiner l'un apr&#232;s l'autre avec beaucoup d'attention, s&#233;parant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l'aider. Il me dit que c'&#233;tait son affaire. En effet : voyant le soin qu'il mettait &#224; ce travail, je n'insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du c&#244;t&#233; des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il &#233;liminait encore les petits fruits ou ceux qui &#233;taient l&#233;g&#232;rement fendill&#233;s, car il les examinait de fort pr&#232;s. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s'arr&#234;ta et nous all&#226;mes nous coucher.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La soci&#233;t&#233; de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l'impression que rien ne pouvait le d&#233;ranger. Ce repos ne m'&#233;tait pas absolument obligatoire, mais j'&#233;tais intrigu&#233; et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena &#224; la p&#226;ture. Avant de partir, il trempa dans un seau d'eau le petit sac o&#249; il avait mis les glands soigneusement choisis et compt&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je remarquai qu'en guise de b&#226;ton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d'environ un m&#232;tre cinquante. Je fis celui qui se prom&#232;ne en se reposant et je suivis une route parall&#232;le &#224; la sienne. La p&#226;ture de ses b&#234;tes &#233;tait dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau &#224; la garde du chien et il monta vers l'endroit o&#249; je me tenais. J'eus peur qu'il v&#238;nt pour me reprocher mon indiscr&#233;tion mais pas du tout : c'&#233;tait sa route et il m'invita &#224; l'accompagner si je n'avais rien de mieux &#224; faire. Il allait &#224; deux cents m&#232;tres de l&#224;, sur la hauteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arriv&#233; &#224; l'endroit o&#249; il d&#233;sirait aller, il se mit &#224; planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des ch&#234;nes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me r&#233;pondit que non. Savait-il &#224; qui elle &#233;tait ? Il ne savait pas. Il supposait que c'&#233;tait une terre communale, ou peut-&#234;tre, &#233;tait-elle propri&#233;t&#233; de gens qui ne s'en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de conna&#238;tre les propri&#233;taires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extr&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le repas de midi, il recommen&#231;a &#224; trier sa semence. Je mis, je crois, assez d'insistance dans mes questions puisqu'il y r&#233;pondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait plant&#233; cent mille. Sur les cent mille, vingt mille &#233;tait sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moiti&#233;, du fait des rongeurs ou de tout ce qu'il y a d'impossible &#224; pr&#233;voir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille ch&#234;nes qui allaient pousser dans cet endroit o&#249; il n'y avait rien auparavant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce moment l&#224; que je me souciai de l'&#226;ge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s'appelait Elz&#233;ard Bouffier. Il avait poss&#233;d&#233; une ferme dans les plaines. Il y avait r&#233;alis&#233; sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s'&#233;tait retir&#233; dans la solitude o&#249; il prenait plaisir &#224; vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jug&#233; que ce pays mourait par manque d'arbres. Il ajouta que, n'ayant pas d'occupations tr&#232;s importantes, il avait r&#233;solu de rem&#233;dier &#224; cet &#233;tat de choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Menant moi-m&#234;me &#224; ce moment-l&#224;, malgr&#233; mon jeune &#226;ge, une vie solitaire, je savais toucher avec d&#233;licatesse aux &#226;mes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune &#226;ge, pr&#233;cis&#233;ment, me for&#231;ait &#224; imaginer l'avenir en fonction de moi-m&#234;me et d'une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille ch&#234;nes seraient magnifiques. Il me r&#233;pondit tr&#232;s simplement que, si Dieu lui pr&#234;tait vie, dans trente ans, il en aurait plant&#233; tellement d'autres que ces dix mille seraient comme une goutte d'eau dans la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tudiait d&#233;j&#224;, d'ailleurs, la reproduction des h&#234;tres et il avait pr&#232;s de sa maison une p&#233;pini&#232;re issue des fa&#238;nes. Les sujets qu'il avait prot&#233;g&#233;s de ses moutons par une barri&#232;re en grillage, &#233;taient de toute beaut&#233;. Il pensait &#233;galement &#224; des bouleaux pour les fonds o&#249;, me dit-il, une certaine humidit&#233; dormait &#224; quelques m&#232;tres de la surface du sol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous s&#233;par&#226;mes le lendemain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e d'apr&#232;s, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engag&#233; pendant cinq ans. Un soldat d'infanterie ne pouvait gu&#232;re y r&#233;fl&#233;chir &#224; des arbres. A dire vrai, la chose m&#234;me n'avait pas marqu&#233; en moi : je l'avais consid&#233;r&#233;e comme un dada, une collection de timbres, et oubli&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sorti de la guerre, je me trouvais &#224; la t&#234;te d'une prime de d&#233;mobilisation minuscule mais avec le grand d&#233;sir de respirer un peu d'air pur. C'est sans id&#233;e pr&#233;con&#231;ue - sauf celle-l&#224; - que je repris le chemin de ces contr&#233;es d&#233;sertes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pays n'avait pas chang&#233;. Toutefois, au-del&#224; du village mort, j'aper&#231;us dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m'&#233;tais remis &#224; penser &#224; ce berger planteur d'arbres. &#171; Dix mille ch&#234;nes, me disais-je, occupent vraiment un tr&#232;s large espace &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d'Elz&#233;ar Bouffier, d'autant que, lorsqu'on en a vingt, on consid&#232;re les hommes de cinquante comme des vieillards &#224; qui il ne reste plus qu'&#224; mourir. Il n'&#233;tait pas mort. Il &#233;tait m&#234;me fort vert. Il avait chang&#233; de m&#233;tier. Il ne poss&#233;dait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s'&#233;tait d&#233;barrass&#233; des moutons qui mettaient en p&#233;ril ses plantations d'arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s'&#233;tait pas du tout souci&#233; de la guerre. Il avait imperturbablement continu&#233; &#224; planter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ch&#234;nes de 1910 avaient alors dix ans et &#233;taient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle &#233;tait impressionnant. J'&#233;tais litt&#233;ralement priv&#233; de parole et, comme lui ne parlait pas, nous pass&#226;mes tout le jour en silence &#224; nous promener dans sa for&#234;t. Elle avait, en trois tron&#231;ons, onze kilom&#232;tres de long et trois kilom&#232;tres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout &#233;tait sorti des mains et de l'&#226;me de cet homme - sans moyens techniques - on comprenait que les hommes pourraient &#234;tre aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avait suivi son id&#233;e, et les h&#234;tres qui m'arrivaient aux &#233;paules, r&#233;pandus &#224; perte de vue, en t&#233;moignaient. Les ch&#234;nes &#233;taient drus et avaient d&#233;pass&#233; l'&#226;ge o&#249; ils &#233;taient &#224; la merci des rongeurs ; quant aux desseins de la Providence elle-m&#234;me, pour d&#233;truire l'&#339;uvre cr&#233;&#233;e, il lui faudrait avoir d&#233;sormais recours aux cyclones. Il me montra d'admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c'est-&#224;-dire de 1915, de l'&#233;poque o&#249; je combattais &#224; Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds o&#249; il soup&#231;onnait, avec juste raison, qu'il y avait de l'humidit&#233; presque &#224; fleur de terre. Ils &#233;taient tendres comme des adolescents et tr&#232;s d&#233;cid&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cr&#233;ation avait l'air, d'ailleurs, de s'op&#233;rer en cha&#238;nes. Il ne s'en souciait pas ; il poursuivait obstin&#233;ment sa t&#226;che, tr&#232;s simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l'eau dans des ruisseaux qui, de m&#233;moire d'homme, avaient toujours &#233;t&#233; &#224; sec. C'&#233;tait la plus formidable op&#233;ration de r&#233;action qu'il m'ait &#233;t&#233; donn&#233; de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis port&#233; de l'eau, dans des temps tr&#232;s anciens. Certains de ces villages tristes dont j'ai parl&#233; au d&#233;but de mon r&#233;cit s'&#233;taient construits sur les emplacements d'anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les arch&#233;ologues avaient fouill&#233; et ils avaient trouv&#233; des hame&#231;ons &#224; des endroits o&#249; au vingti&#232;me si&#232;cle, on &#233;tait oblig&#233; d'avoir recours &#224; des citernes pour avoir un peu d'eau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vent aussi dispersait certaines graines. En m&#234;me temps que l'eau r&#233;apparut r&#233;apparaissaient les saules, les osiers, les pr&#233;s, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la transformation s'op&#233;rait si lentement qu'elle entrait dans l'habitude sans provoquer d'&#233;tonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes &#224; la poursuite des li&#232;vres ou des sangliers avaient bien constat&#233; le foisonnement des petits arbres mais ils l'avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C'est pourquoi personne ne touchait &#224; l'&#339;uvre de cet homme. Si on l'avait soup&#231;onn&#233;, on l'aurait contrari&#233;. Il &#233;tait insoup&#231;onnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la g&#233;n&#233;rosit&#233; la plus magnifique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de 1920, je ne suis jamais rest&#233; plus d'un an sans rendre visite &#224; Elz&#233;ard Bouffier. Je ne l'ai jamais vu fl&#233;chir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu m&#234;me y pousse ! Je n'ai pas fait le compte de ses d&#233;boires. On imagine bien cependant que, pour une r&#233;ussite semblable, il a fallu vaincre l'adversit&#233; ; que, pour assurer la victoire d'une telle passion, il a fallu lutter avec le d&#233;sespoir. Il avait, pendant un an, plant&#233; plus de dix mille &#233;rables. Ils moururent tous. L'an d'apr&#232;s, il abandonna les &#233;rables pour reprendre les h&#234;tres qui r&#233;ussirent encore mieux que les ch&#234;nes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour avoir une id&#233;e &#224; peu pr&#232;s exacte de ce caract&#232;re exceptionnel, il ne faut pas oublier qu'il s'exer&#231;ait dans une solitude totale ; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l'habitude de parler. Ou, peut-&#234;tre, n'en voyait-il pas la n&#233;cessit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1933, il re&#231;ut la visite d'un garde forestier &#233;berlu&#233;. Ce fonctionnaire lui intima l'ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette for&#234;t naturelle. C'&#233;tait la premi&#232;re fois, lui dit cet homme na&#239;f, qu'on voyait une for&#234;t pousser toute seule. A cette &#233;poque, il allait planter des h&#234;tres &#224; douze kilom&#232;tres de sa maison. Pour s'&#233;viter le trajet d'aller-retour - car il avait alors soixante-quinze ans - il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux m&#234;mes de ses plantations. Ce qu'il fit l'ann&#233;e d'apr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1935, une v&#233;ritable d&#233;l&#233;gation administrative vint examiner la &#171; for&#234;t naturelle &#187;. Il y avait un grand personnage des Eaux et For&#234;ts, un d&#233;put&#233;, des techniciens. On pronon&#231;a beaucoup de paroles inutiles. On d&#233;cida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la for&#234;t sous la sauvegarde de l'Etat et interdire qu'on vienne y charbonner. Car il &#233;tait impossible de n'&#234;tre pas subjugu&#233; par la beaut&#233; de ces jeunes arbres en pleine sant&#233;. Et elle exer&#231;a son pouvoir de s&#233;duction sur le d&#233;put&#233; lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais un ami parmi les capitaines forestiers qui &#233;tait de la d&#233;l&#233;gation. Je lui expliquai le myst&#232;re. Un jour de la semaine d'apr&#232;s, nous all&#226;mes tous les deux &#224; la recherche d'Elz&#233;ard Bouffier. Nous le trouv&#226;mes en plein travail, &#224; vingt kilom&#232;tres de l'endroit o&#249; avait eu lieu l'inspection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce capitaine forestier n'&#233;tait pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J'offris les quelques &#339;ufs que j'avais apport&#233;s en pr&#233;sent. Nous partage&#226;mes notre casse-cro&#251;te en trois et quelques heures pass&#232;rent dans la contemplation muette du paysage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le c&#244;t&#233; d'o&#249; nous venions &#233;tait couvert d'arbres de six &#224; sept m&#232;tres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913 : le d&#233;sert&#8230; Le travail paisible et r&#233;gulier, l'air vif des hauteurs, la frugalit&#233; et surtout la s&#233;r&#233;nit&#233; de l'&#226;me avaient donn&#233; &#224; ce vieillard une sant&#233; presque solennelle. C'&#233;tait un athl&#232;te de Dieu. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de partir, mon ami fit simplement une br&#232;ve suggestion &#224; propos de certaines essences auxquelles le terrain d'ici paraissait devoir convenir. Il n'insista pas. &#171; Pour la bonne raison, me dit-il apr&#232;s, que ce bonhomme en sait plus que moi. &#187; Au bout d'une heure de marche - l'id&#233;e ayant fait son chemin en lui - il ajouta : &#171; Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouv&#233; un fameux moyen d'&#234;tre heureux ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est gr&#226;ce &#224; ce capitaine que, non seulement la for&#234;t, mais le bonheur de cet homme furent prot&#233;g&#233;s. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle fa&#231;on qu'ils rest&#232;rent insensibles &#224; tous les pots-de-vin que les b&#251;cherons pouvaient proposer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#339;uvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazog&#232;ne, on n'avait jamais assez de bois. On commen&#231;a &#224; faire des coupes dans les ch&#234;nes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous r&#233;seaux routiers que l'entreprise se r&#233;v&#233;la tr&#232;s mauvaise au point de vue financier. On l'abandonna. Le berger n'avait rien vu. Il &#233;tait &#224; trente kilom&#232;tres de l&#224;, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignor&#233; la guerre de 14.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai vu Elz&#233;ard Bouffier pour la derni&#232;re fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J'avais donc repris la route du d&#233;sert, mais maintenant, malgr&#233; le d&#233;labrement dans lequel la guerre avait laiss&#233; le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vall&#233;e de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes derni&#232;res promenades. Il me semblait aussi que l'itin&#233;raire me faisait passer par des endroits nouveaux. J'eus besoin d'un nom de village pour conclure que j'&#233;tais bien cependant dans cette r&#233;gion jadis en ruine et d&#233;sol&#233;e. Le car me d&#233;barqua &#224; Vergons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1913, ce hameau de dix &#224; douze maisons avait trois habitants. Ils &#233;taient sauvages, se d&#233;testaient, vivaient de chasse au pi&#232;ge : &#224; peu pr&#232;s dans l'&#233;tat physique et moral des hommes de la pr&#233;histoire. Les orties d&#233;voraient autour d'eux les maisons abandonn&#233;es. Leur condition &#233;tait sans espoir. Il ne s'agissait pour eux que d'attendre la mort : situation qui ne pr&#233;dispose gu&#232;re aux vertus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#233;tait chang&#233;. L'air lui-m&#234;me. Au lieu des bourrasques s&#232;ches et brutales qui m'accueillaient jadis, soufflait une brise souple charg&#233;e d'odeurs. Un bruit semblable &#224; celui de l'eau venait des hauteurs : c'&#233;tait celui du vent dans les for&#234;ts. Enfin, chose plus &#233;tonnante, j'entendis le vrai bruit de l'eau coulant dans un bassin. Je vis qu'on avait fait une fontaine, qu'elle &#233;tait abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait plant&#233; pr&#232;s d'elle un tilleul qui pouvait d&#233;j&#224; avoir dans les quatre ans, d&#233;j&#224; gras, symbole incontestable d'une r&#233;surrection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, Vergons portait les traces d'un travail pour l'entreprise duquel l'espoir &#233;tait n&#233;cessaire. L'espoir &#233;tait donc revenu. On avait d&#233;blay&#233; les ruines, abattu les pans de murs d&#233;labr&#233;s et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait d&#233;sormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes m&#233;nages. Les maisons neuves, cr&#233;pies de frais, &#233;taient entour&#233;es de jardins potagers o&#249; poussaient, m&#233;lang&#233;s mais align&#233;s, les l&#233;gumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les c&#233;leris et les an&#233;mones. C'&#233;tait d&#233;sormais un endroit o&#249; l'on avait envie d'habiter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A partir de l&#224;, je fis mon chemin &#224; pied. La guerre dont nous sortions &#224; peine n'avait pas permis l'&#233;panouissement complet de la vie, mais Lazare &#233;tait hors du tombeau. Sur les flancs abaiss&#233;s de la montagne, je voyais de petits champs d'orge et de seigle en herbe ; au fond des &#233;troites vall&#233;es, quelques prairies verdissaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'a fallu que les huit ans qui nous s&#233;parent de cette &#233;poque pour que tout le pays resplendisse de sant&#233; et d'aisance. Sur l'emplacement des ruines que j'avais vues en 1913, s'&#233;l&#232;vent maintenant des fermes propres, bien cr&#233;pies, qui d&#233;notent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, aliment&#233;es par les pluies et les neiges que retiennent les for&#234;ts, se sont remises &#224; couler. On en a canalis&#233; les eaux. A c&#244;t&#233; de chaque ferme, dans des bosquets d'&#233;rables, les bassins des fontaines d&#233;bordent sur des tapis de menthes fra&#238;ches. Les villages se sont reconstruits peu &#224; peu. Une population venue des plaines o&#249; la terre se vend cher s'est fix&#233;e dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l'esprit d'aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des gar&#231;ons et des filles qui savent rire et ont repris go&#251;t aux f&#234;tes campagnardes. Si on compte l'ancienne population, m&#233;connaissable depuis qu'elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur &#224; Elz&#233;ard Bouffier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je r&#233;fl&#233;chis qu'un homme seul, r&#233;duit &#224; ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du d&#233;sert ce pays de Canaan, je trouve que, malgr&#233; tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu'il a fallu de constance dans la grandeur d'&#226;me et d'acharnement dans la g&#233;n&#233;rosit&#233; pour obtenir ce r&#233;sultat, je suis pris d'un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener &#224; bien cette &#339;uvre digne de Dieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elz&#233;ard Bouffier est mort paisiblement en 1947 &#224; l'hospice de Banon.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Droit d'auteur ? Selon la volont&#233; de l'auteur, ce texte peut &#234;tre reproduit librement :&lt;/p&gt;
&lt;blockquote class=&#034;spip&#034;&gt;
&lt;p&gt; Cher Monsieur,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Navr&#233; de vous d&#233;cevoir, mais Elz&#233;ard Bouffier est un personnage invent&#233;. Le but &#233;tait de faire aimer l'arbre ou plus exactement faire aimer &#224; planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes id&#233;es les plus ch&#232;res). Or si j'en juge par le r&#233;sultat, le but a &#233;t&#233; atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a &#233;t&#233; traduit en Danois, Finlandais, Su&#233;dois, Norv&#233;gien, Anglais, Allemand, Russe, Tch&#233;coslovaque, Hongrois, Espagnol, Italien, Yddisch, Polonais. J'ai donn&#233; mes droits gratuitement pour toutes les reproductions. Un am&#233;ricain est venu me voir derni&#232;rement pour me demander l'autorisation de faire tirer ce texte &#224; 100 000 exemplaires pour les r&#233;pandre gratuitement en Am&#233;rique (ce que j'ai bien entendu accept&#233;). L'Universit&#233; de Zagreb en fait une traduction en yougoslave. C'est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c'est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a &#233;t&#233; &#233;crit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; J'aimerais vous rencontrer, s'il vous est possible, pour parler pr&#233;cis&#233;ment de l'utilisation pratique de ce texte. Je crois qu'il est temps qu'on fasse une &#171; politique de l'arbre &#187; bien que le mot politique semble bien mal adapt&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tr&#232;s cordialement.&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Jean &lt;span class=&#034;smallcaps&#034;&gt;Giono&lt;/span&gt;&lt;/div&gt;&lt;/blockquote&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99homme_qui_plantait_des_arbres&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;L'homme qui plantait des arbres&lt;/a&gt; sur le site de Wikisource.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'ab&#238;me des inconscients</title>
		<link>https://www.famille-pyrat.info/L-abime-des-inconscients.html</link>
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		<dc:date>2004-08-07T09:54:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		
		



		<description>&lt;p&gt;Une nouvelle &#233;crite par l'un de nos amis&lt;/p&gt;

-
&lt;a href="https://www.famille-pyrat.info/-Romans-.html" rel="directory"&gt;Romans&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Vi veri veniversum vivus vici. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;div class=&#034;spip spip-block-right&#034; style=&#034;text-align:right;&#034;&gt;Faust&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&#171; Par le pouvoir de la V&#233;rit&#233; j'ai,&lt;br class='manualbr' /&gt;de mon vivant, conquis l'Univers. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Cela arriva la nuit dans cette pi&#232;ce sombre et vide. Presque vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques raies blanches parvenaient &#224; franchir le vieux filtre branlant plac&#233; en travers de l'issue unique et touchaient par endroits un corps nu, massif, allong&#233; au milieu des d&#233;bris et des restes de nourriture pourrissante qui jonchaient le sol. La peau, au teint cadav&#233;rique, brillait de sueur mais une respiration courte et saccad&#233;e ne permettait pas le moindre doute quant &#224; la lutte qui se d&#233;roulait pour la vie. &#192; quelques centim&#232;tres de la t&#234;te &#233;taient pos&#233;es une coupe et une petite fiole remplie d'un liquide dont le bleu sombre rappelait les profondeurs marines o&#249; la lumi&#232;re ne parvient encore que tout juste. Sur toute la bordure de la coupe qu'effleurait une m&#232;che brune &#233;taient fix&#233;s des cristaux solidifi&#233;s, presque noirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une l&#233;g&#232;re contraction apparut sur le haut du visage, puis disparut. Un doigt se souleva furtivement, se tendit, retomba aussi vite&#8230; Hormis la respiration dont le rythme tendait &#224; s'acc&#233;l&#233;rer encore, rien ne troublait le silence &#233;touffant de la pi&#232;ce. Une respiration sifflante et haletante, irr&#233;guli&#232;re, menac&#233;e&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un nouveau fr&#233;missement survola cette fois toute la longueur du corps, puis s'&#233;teignit. Mais sur le visage &#233;tait n&#233;e une expression grima&#231;ante o&#249; se lisait une insurmontable douleur. Le corps entier s'agita de convulsions, d'abord espac&#233;es puis de plus en plus violentes et rapproch&#233;es, les bras fouettant le vide comme pour d&#233;chirer l'air devant eux. Et, dans cet absolu silence monta ce qui n'&#233;tait d'abord qu'un g&#233;missement t&#233;nu, &#224; peine audible, qui s'amplifia en un cri horrible, un hurlement inhumain venu tout droit des profondeurs abyssales du cauchemar. En un ultime spasme, tout le corps se raidit et la t&#234;te se projeta violemment vers l'arri&#232;re, renversant la fiole et brisant la coupe en centaines d'&#233;clats. Et, au milieu de ce visage grin&#231;ant s'ouvrirent deux yeux r&#233;vuls&#233;s, fous, immenses, d'un bleu aussi sombre que le liquide renvers&#233; de la fiole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette folie ne dura qu'un instant. Une volont&#233; d'une violence inou&#239;e, d'une puissance incalculable sembla envahir ce regard, se projeter sur le visage, dompter le corps, &#233;craser la douleur enfin, dominer. Dans ces yeux br&#251;lants et transper&#231;ants pass&#232;rent une rage d&#233;mesur&#233;e, puis un indicible d&#233;sespoir&#8230; Et ce fut le calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Danger !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La douleur criait dans sa t&#234;te comme une note suraigu&#235;, absolue de puret&#233;, envahissait tout, annihilait toute sensation, les soufflant comme la temp&#234;te projette furieusement des grains de sable dans le vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Elle court un immense danger !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais dans son cerveau satur&#233; par la drogue s'&#233;tait forg&#233;e une boule de conscience, concentr&#233;e, indestructible. C'&#233;tait elle, s'arrimant avec rage &#224; une pseudo-r&#233;alit&#233;, qui &lt;strong&gt;L&lt;/strong&gt;'avait sentie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Un danger imminent !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une vague de panique d&#233;ferla sur lui, bouillonnante. Il ne chercha pas &#224; lutter ; il la laissa passer en lui, &#224; travers lui, se fondit en elle, l'accepta. Et quand elle f&#251;t pass&#233;e, il ne restait plus rien qu'une d&#233;termination dure, froide, totale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Un danger qui se terre &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de son propre cerveau !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un instant passa, fig&#233; dans l'&#233;ternit&#233;, immobile. Un souffle. Un battement de c&#339;ur&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Le d&#233;truire&#8230; Seule solution. Me transf&#233;rer en Elle, la connecter. Et le d&#233;truire !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une fraction de souvenir, involontaire, monta en lui et se plaqua devant ses yeux. L'&#233;clatement artificiel de sa conscience la rendait partiellement autonome&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;- Vous ne devez jamais oublier que le plus grand infini que puisse explorer l'homme, c'est son propre cerveau, son esprit. L'Univers ? L'Univers est une m&#233;canique complexe lanc&#233;e dans une boucle infinie mais dont chaque mouvement est pr&#233;visible, calculable. L'ellipse d'une plan&#232;te, autour de son &#233;toile, la mort de cette m&#234;me &#233;toile&#8230; L'esprit humain est tout aussi infini dans la quantit&#233; que dans le mouvement. Rien n'est pr&#233;visible, rien n'est d&#233;finitif et personne ne conna&#238;t les limites&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#233;orique ne l'avait jamais attir&#233;. Ce qui l'int&#233;ressait, c'&#233;tait explorer sur le terrain. Fouiller chaque recoin du cerveau humain pour en comprendre le sens, l'essence, en extirper la V&#233;rit&#233;. Et puis il y avait cette d&#233;couverte extraordinaire qui avait r&#233;cemment r&#233;volutionn&#233; toutes les donn&#233;es de la psyc&#233;r&#233;brotique, et qui le passionnait : la transmission de pens&#233;es de cerveau &#224; cerveau, appel&#233;e &#8220;transfert&#8221;. La simple &#233;vocation de ce mot provoquait en lui des pulsions et un d&#233;sir ardent de conna&#238;tre qu'il ne cherchait m&#234;me pas &#224; contenir. Il laissa planer son regard sur la pi&#232;ce. Deux uniques halo-G flottaient &#224; quelques centim&#232;tres du centre de la table ronde autour de laquelle ils &#233;taient assis, diffusant une douce lumi&#232;re sur les visages. Le professeur continuait de parler. &#8220;Pour une meilleure concentration&#8230;&#8221; avait-il dit. Il se demandait quand est-ce qu'ils allaient aborder le sujet du transfert&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8212; Et si vous vous demandez quand nous allons enfin parler du transfert, nous y venons, messieurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux regards se crois&#232;rent ; l'un surpris, interrogatif, l'autre satisfait et un rien moqueur.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se souvenait de la s&#233;ance qui suivit avec une acuit&#233; exceptionnelle, sans doute accrue par les effets de la drogue. Ce fut un cours m&#233;morable et le d&#233;but d'une grande passion. Son go&#251;t pour les transferts, ainsi que pour la d&#233;couverte de nouveaux moyens d'exploration du cerveau ne fit, &#224; partir de ce jour, qu'augmenter. Gr&#226;ce &#224; certaines drogues il parvint &#224; amplifier, pour quelques heures, le pouvoir de concentration c&#233;r&#233;brale dans des proportions gigantesques, et &#224; r&#233;unir la volont&#233; n&#233;cessaire &#224; la projection de la pens&#233;e &#224; travers la distance vers un cerveau r&#233;cepteur. Un transfert. Puis il r&#233;ussit &#224; se fixer sur des esprits qui n'avaient nullement &#233;t&#233; pr&#233;par&#233;s, mais les essais se termin&#232;rent plusieurs fois en catastrophe, portant &#224; la limite de la folie les deux cerveaux. Cependant, son exp&#233;rience grandissante lui apporta deux choses : un choix volontaire du r&#233;cepteur et une compr&#233;hension des processus d'approche mentale, ce qui ramena rapidement le nombre d'incidents exp&#233;rimentaux &#224; z&#233;ro. A partir de cette p&#233;riode, il avait plus que jamais consacr&#233; son temps et ses moyens aux recherches qu'il poursuivait. Sa derni&#232;re r&#233;ussite avait &#233;t&#233; le transfert &#224; l'int&#233;rieur d'une conscience inconnue sans que celle-ci ne se douta une seconde qu'elle avait &#233;t&#233; investie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais jamais avant aujourd'hui il n'avait ressenti une aussi &#233;trange, furieuse et incompr&#233;hensible sensation de danger. Une &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;chose&lt;/em&gt; &#233;tait tapie pr&#232;s d'Elle, se rapprochant &#224; chaque minute, rampant, remontant lentement des gouffres vertigineux de l'inconscient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il d&#233;cida d'agir, rassemblant vers lui les moindres bribes de conscience et se pr&#233;para &#224; plonger vers le monstrueux ab&#238;me. De lui m&#234;me, le corps entier se raidit, tendit tous ses muscles en une unique crispation, s'arqua. Au moment de s'&#233;lancer il crut entrevoir &#224; la lisi&#232;re de son imagination, comme une ombre corrompue, absurde, abominable, qui disparut aussit&#244;t avec le mouvement d'un drapeau qui s'affaisse apr&#232;s une br&#232;ve rafale. Puis ce fut un d&#233;ferlement chaotique d'images, de sons, de chaleur, de lumi&#232;re qui envahit son esprit convuls&#233; par les spasmes de la douleur. Et le corps retomba.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les souvenirs, premier &#233;tat de l'inconscient. Ne pas les fixer. Les regarder comme on observe la surface d'un miroir, puis les effacer. Trouver l'ab&#238;me, vite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, malgr&#233; lui un paysage s'imposa, st&#233;rile&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se trouvait sous un ciel maussade, blafard et repoussant, pr&#233;sentant le bleu de l'acier terni, stri&#233; de banni&#232;res d'un &#233;carlate triste. Sur ce fond sale s'abaissaient des collines peu &#233;lev&#233;es, v&#233;ritables pics pour ce haut plateau aride, une &#233;tendue lugubre de sables chass&#233;s par le vent, roches solitaires et bosquets de ch&#234;nes dess&#233;ch&#233;s, en un amer d&#233;nuement. La tristesse funeste du paysage qui s'offrait &#224; son regard changea son &#226;me en cendre. Le soleil rouge, &#224; demi occult&#233; par l'air satur&#233; de poussi&#232;re descendait &#224; l'horizon ; il restait suspendu un peu sur sa gauche, &#224; une largeur de main au-dessus de la ligne lointaine. Mais son d&#233;clin n'ajoutait aucune gloire aux tourbillons pr&#233;caires et aux arbres ch&#233;tifs. Son sombre &#233;clat ne faisait qu'accentuer la d&#233;solation de ces lieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quels pouvaient &#234;tre les sentiments &#224; demi submerg&#233;s dans sa conscience grise qui l'avaient attir&#233; en ce lieu si &#233;trange ? &#201;tait-ce seulement par d&#233;sir de solitude, ou bien alors parce que cette terre d&#233;sol&#233;e trouvait un profond &#233;cho dans son c&#339;ur ?&#8230; Une multitude de questions se bousculaient aux fronti&#232;res de son esprit envahi par cette plaine n&#233;faste, le plongeant dans des pens&#233;es sombres et &#233;touffantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis il s'aper&#231;ut soudain que le paysage avait disparu, s'&#233;tait troubl&#233;, transform&#233;. Il contemplait d&#233;sormais, du haut d'un rempart rocheux, un d&#233;sert baign&#233; dans la lumi&#232;re du matin. Les sables &#233;taient fig&#233;s dans le silence de l'aube. Des ombres se d&#233;ployaient lentement sur les dunes et les terrasses rocheuses. La lumi&#232;re &#233;tait encore tapie derri&#232;re un escarpement, sous un ciel bleu et pur. Les souffles du vent entre les rochers accompagnaient ses pens&#233;es. Le d&#233;se, peu &#224; peu, &#233;tait devenu une mosa&#239;que en cama&#239;eu, jaune sur ocre, gris clair sur gris sombre, soufre sur orang&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une silhouette &#233;vanescente et vaporeuse apparut furtivement &#224; la limite de l'ombre d'une dune lointaine, sembla couler vers la cr&#234;te puis changea de direction. La forme parut attendre un moment, instable, changeante, s'immobilisa tout-&#224;-fait comme pour scruter l'horizon, observer, puis rejoignit h&#226;tivement l'ombre et s'y fondit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il&#208; remarqua que le ciel &#233;tait &#224; pr&#233;sent comme un &#233;norme cristal stri&#233; d'alb&#226;tre, d'ind&#233;finissables dessins suscit&#233;s par le sable et le vent. Droit devant lui, une ligne incandescente retint son attention. Une temp&#234;te approchait, et quelque chose le troublait. Une fraction de conscience qui lui hurlait un message qu'il ne parvenait &#224; percevoir qu'&#224; travers des ab&#238;mes de distance&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis le temps s'acc&#233;l&#233;ra brutalement, se compressa. La brise qui pulv&#233;risait un instant plus t&#244;t sur ses joues une douce averse de sable cristallin devint le fouet br&#251;lant du vent. Une effrayante rivi&#232;re se d&#233;ployait maintenant dans le ciel. Sous la temp&#234;te, le d&#233;sert avait pris un aspect mouvant, et chaque dune rouge&#226;tre semblait une vague d&#233;ferlant vers la gr&#232;ve. Le d&#233;sert se r&#233;sumait en bruits : le cr&#233;pitement du sable sur le roc, le sifflement des rafales de vent, le claquement sec de la toile du v&#234;tement et, plus loin, hors de vue, le tonnerre d'un rocher soudain d&#233;tach&#233; de la falaise. C'est alors qu'il comprit ; jamais, aussi loin qu'il puisse porter son regard dans l'oc&#233;an de ses souvenirs, il n'avait v&#233;cu de temp&#234;te du d&#233;sert. Et il fut soudain sous l'emprise d'une &#233;pouvantable terreur, tant l'explication que lui fournissait sa conscience &#233;tait consternante, abominable, blasph&#233;matoire&#8230; La &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;chose&lt;/em&gt; immonde qui se terrait, pr&#234;te &#224; bondir, dans les profondeurs ultimes de Son &#226;me connaissait sa venue et avait l'effroyable pouvoir de p&#233;n&#233;trer dans les inconscients et d'y imposer ses images, ses propres r&#234;ves&#8230; Ses cauchemars&#8230; Pouss&#233; au bord de la panique par cette affreuse r&#233;v&#233;lation, c&#233;dant quelques pas &#224; la folie, il lan&#231;a toutes ses &#233;nergies en un haro d&#233;sesp&#233;r&#233; pour d&#233;truire la temp&#234;te qui l'envahissait, purger ses souvenirs de l'infection qui s'y &#233;tait insinu&#233;e, tenter en un ultime espoir de d&#233;couvrir une bouff&#233;e de raison dans ce tumulte chaotique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il eut soudain l'impression que le temps et l'espace n'existaient plus&#8230; La sensation d'&#234;tre emport&#233; dans un tourbillon au-dessus de gouffres illimit&#233;s, tandis qu'il &#233;tait le jouet de vents cosmiques&#8230; puis il contemplait des nu&#233;es virevoltant follement autour de sa conscience, qui s'apais&#232;rent et se cristallis&#232;rent pour former un &#233;trange paysage&#8230; familier et pourtant inconnu&#8230; fantastiquement inconnu !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'immenses plaines sans arbre s'&#233;tendaient au loin pour se confondre avec l'horizon brumeux. Vers le sud, une colline noire dressait ses pics orgueilleux vers le ciel cr&#233;pusculaire et, au-del&#224;, scintillaient les eaux bleut&#233;es d'une mer placide. Plus pr&#232;s, les silhouettes indistinctes d'un troupeau s'avan&#231;aient &#224; la file &#224; travers les plaines silencieuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Je comprends. La &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;chose&lt;/em&gt; m'a entra&#238;n&#233; en Elle, mais dans &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;son&lt;/em&gt; inconscient. Elle veut m'&#233;prouver, me jauger. Je dois l'attaquer, tout de suite. Tout de suite ! Ne pas lui laisser un seul instant de r&#233;pit !&#8230; D&#233;truire, vite !&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant il contempla, le temps d'un souffle, ce paysage immense, comme p&#233;trifi&#233; par la force de cette nature sauvage, subjugu&#233; par l'Intelligence qui avait cr&#233;&#233; et qui contr&#244;lait ce monde. Ce moment ne dura pas. Dans l'absolu, il n'aurait pas occup&#233; la plus petite parcelle d'&#233;ternit&#233;. Pourtant, cette h&#233;sitation fut comme la chute du dernier grain d'un sablier&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il entendit un tremblement sourd, et la terre se mit &#224; vibrer. Cela ne dura qu'un instant, mais assez pour se sentir mourir un million de fois. Il se rendit compte de l'ampleur du danger qu'il &#233;tait en train de vivre, totalement r&#233;el&#8230; puis dans un formidable craquement, les falaises lointaines s'effondr&#232;rent dans la mer. Il y eut un grondement prolong&#233; et puissant, cataclysmique, comme si le monde se d&#233;chirait et s'ouvrait en deux et, sous son regard stup&#233;fait, l'immense plaine ondula comme une vague, redescendit et s'enfon&#231;a en direction du sud. De grandes fissures s'ouvrirent dans la plaine en train de basculer et, brusquement, dans le fracas des blocs qui s'inclinaient, se disloquaient et retombaient vers le sol en de terrifiants coups de tonnerre, tout l'endroit o&#249; il se tenait fut en mouvement. Devenue un amas de roches pulv&#233;ris&#233;es et d'herbes &#233;cras&#233;es, la terre descendait et glissait lentement vers la mer qui, elle, montait et s'enflait, venant &#224; sa rencontre ! Au c&#339;ur de cette horreur il observa, comme encha&#238;n&#233; d'impuissance, les rochers s'&#233;craser contre les rochers, qui s'affaissaient, se courbaient et basculaient, broyant les animaux et les transformant en poussi&#232;re rouge comme d&#233;gringolaient les blocs de pierre. L&#224; o&#249;, un instant plus t&#244;t, s'&#233;tait dress&#233;e une colline, il n'y avait plus qu'amas de terre d&#233;mentiels au sein desquels des pics oscillaient follement et s'abattaient en hurlant. Alors, dans un formidable grondement, la mer s'agita et se souleva avant de plonger en rugissant sur la plaine, roulant et tourbillonnant dans un tumulte chaotique. La clameur assourdissante du monde en train de se disloquer emplit alors ses oreilles et, tandis que les vagues vertes et mugissantes se pr&#233;cipitaient vers lui pour le recouvrir, sa derni&#232;re pens&#233;e fut pour cette femme &#224; l'&#233;trange et funeste beaut&#233;, pour Elle&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;&#8230; Une nouvelle fois, je suis perdu dans mes pens&#233;es, dans un semi-r&#234;ve qui ne se compose pas de r&#234;ve, et suis-je tellement perdu ?&#8230; Depuis un long moment tu occupes toutes mes pens&#233;es, tu es tout ce r&#234;ve. C'est ma fa&#231;on de r&#233;fl&#233;chir, en lib&#233;rant mon esprit plut&#244;t que le contraignant comme la logique l'imposerait, et j'y vois paradoxalement bien plus loin&#8230; Je pense &#224; toi. Je pense &#224; moi. Je pense &#224; la trace que laisse une com&#232;te dans un ciel d'&#233;t&#233;. L'image peut-&#234;tre autrement que triste et &#233;vanescente si l'on fige cet instant en une &#233;ternit&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je contemple ton hologramme dont je connais d&#233;j&#224; chaque d&#233;tail, chaque trait, chaque couleur, chaque ombre, chaque geste, chaque nuance, et je me pose ces questions : &#8220;Es-tu belle ?&#8230; Est-t-elle belle ?&#8221;&#8230; Et je ne peux r&#233;pondre. Pas tout de suite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors mes yeux plongent encore, redessinent tes courbes merveilleuses&#8230; Tes cheveux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils forment des lignes miraculeuses o&#249; les teintes claires et fonc&#233;es se m&#233;langent, se joignent, se fondent en cascades illumin&#233;es dont la splendeur rappelle les derniers feux du couchant et leur finesse, parfaite, caressant doucement ton cou peut, &#224; sa seule vue faire fr&#233;mir tout c&#339;ur sensible, devant tant de beaut&#233;. Et a touch&#233; plus d'une fois en un souffle qu'interrompt seulement le sommeil, le mien. Tes yeux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils sont comme deux &#233;toiles dans un ciel profond d'&#233;meraude, dont la chaude lumi&#232;re traverse avec aisance et simplicit&#233; toutes les barri&#232;res de l'&#226;me qui aura laiss&#233; les siens un instant s'&#233;garer vers ce regard aux courbes d&#233;licates et &#224; l'infinie douceur, allant se fondre en un tendre et &#233;clatant tourbillon dans les tr&#233;sors secrets et inoubliables de l'&#234;tre qui la capterait &#224; travers la surface du miroir. Tes l&#232;vres&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont des fleurs lumineuses dont la couleur et la gr&#226;ce parfaite rempliraient de fiert&#233; la plus grande des reines, et leur ouverture &#224; peine esquiss&#233;e est un appel en un souffle embaum&#233;, un bonheur auquel aucune conscience, si d&#233;nu&#233;e de sentiments soit-elle, ne saurait r&#233;sister. Tes mains&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elles sont celles que tous les h&#233;ros mythiques ont r&#234;v&#233; de saisir, d'envelopper, de r&#233;chauffer, de prot&#233;ger, avec une grande tendresse au retour de leurs saintes missions et celles qu'&#224; mon tour je r&#234;verais de tenir entre les miennes en une caresse, un instant, une danse, un &#233;change de douceur, et les guider vers un bonheur sans faille&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon regard caresse longuement les courbes fines de l'ovale de ton visage, s'attarde sur la chaleur sensible de l'ombre sur ton cou, se pose sur ton &#233;paule, glisse vers l'autre, revient vers tes mains&#8230; Alors je m'enflamme et me vois, te soulevant avec l&#233;g&#232;ret&#233; vers le ciel combl&#233; de ta pr&#233;sence pour mieux t'admirer, te d&#233;couvrir, et sourire&#8230; Pourtant&#8230; Pourtant je ne souris pas. Le sourire vient apr&#232;s lorsque l'imaginaire, ayant dress&#233; son monde et rappel&#233; nos souvenirs, joint tes pens&#233;es pr&#233;cieusement pr&#233;serv&#233;es dans les voiles de mon &#226;me &#224; ta fascinante beaut&#233;&#8230; Et mon souffle se coupe, et mon c&#339;ur semble pr&#234;t &#224; s'arracher de ma poitrine. Un trait lumineux traverse ma conscience et la lumi&#232;re jaillit, envahit tout, et je suis avec toi&#8230; C'est Toi qui provoque mon sourire, c'est ton attention, ta pr&#233;sence, ta patience, ta tendresse, Toi, et rien d'autre&#8230;&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelque chose se produisit. Une vague monstrueuse avait &#233;t&#233; dress&#233;e et projet&#233;e pour d&#233;manteler, an&#233;antir cette incommodante poussi&#232;re. Mais la vague sans cesse grandissante, d&#233;voreuse et rugissante, avait &#233;t&#233; stopp&#233;e net par une force titanesque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite lueur d'&#226;me flottait au sein d'une immensit&#233; noire, insipide, globulaire et bouillonnante, chaotique. Une forme amorphe se souleva, colossale, et consid&#233;ra la minuscule parcelle de conscience abandonn&#233;e, en son pouvoir, qui l'avait tir&#233; de ses r&#234;ves sans fin. Cette insignifiante cellule &#233;mettait une vibration d&#233;sagr&#233;able, douloureuse, et avait r&#233;veill&#233; un &#233;cho dans la conscience qu'&lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;elle&lt;/em&gt; avait choisi de fl&#233;trir. Un profond d&#233;go&#251;t passa en un flasque et abject frisson sur cet informe corps g&#233;latineux, et &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;elle&lt;/em&gt; rejeta avec une r&#233;pugnance sans borne cet infect g&#234;neur &#224; travers les abysses insondables qu'il avait d&#233;cid&#233; de franchir. Puis, d&#233;&#231;ue, mal &#224; l'aise, &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;elle&lt;/em&gt; se contorsionna, se r&#233;tracta, retirant sa prodigieuse masse protoplasmique vers l'ab&#238;me infini des inconscients.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le noir&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la pi&#232;ce &#233;tait plong&#233;e dans l'obscurit&#233;. Plus aucune raie lumineuse ne franchissait le vieux filtre, les ombres m&#234;me avaient disparu. Ici, le silence imposait sa pr&#233;sence, r&#233;gnant en ma&#238;tre. L'atmosph&#232;re sombre, moite, semblait charg&#233;e d'une tension lourde et asphyxiante. L'air portait des remugles de pourriture et de drogue. Plus aucun mouvement n'animait la fiole renvers&#233;e un instant plus t&#244;t, et l'&#233;pais liquide d'un bleu profond qui s'en &#233;tait &#233;coul&#233; formait d&#233;sormais de petites plaques &#233;parpill&#233;es de cristaux presque noirs. Parfois, quelque ultime trace de lumi&#232;re faisait luire doucement un &#233;clat de la coupe bris&#233;e. Au centre de la pi&#232;ce reposait, inerte, le corps nu d'un homme. Les jambes &#233;taient longues et &#233;lanc&#233;es, le ventre plat, le torse et les bras bien muscl&#233;s. Le visage, presque imberbe, portait un rictus crisp&#233;, livide. La m&#226;choire tombait l&#233;g&#232;rement, entrouvrant des l&#232;vres bleut&#233;es par la drogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toute la peau &#233;tait baign&#233;e de sueur comme si elle avait voulu rejeter, sous l'acc&#232;s de souffrances terribles, toute l'eau de ses membres tortur&#233;s. Mais ce corps gardait &#224; pr&#233;sent une immobilit&#233; totale, comme raidi en une pose cadav&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ne fut d'abord qu'un glissement feutr&#233; et lointain, comme un chuchotement rapport&#233; par l'&#233;cho des couloirs d'un antique ch&#226;teau. Mais cela grandissait &#224; chaque seconde, faisant vibrer l'air de la pi&#232;ce en se rapprochant et s'amplifiant, et cela ne semblait venir d'aucune direction, d'aucune source. Pourtant ce bruit devint vite un hurlement d&#233;mentiel qui secouait le sol, faisant sautiller les dizaines de d&#233;bris qui le jonchaient en une danse tr&#233;pidante, qui mena&#231;ait d'&#233;branler le filtre &#224; la solidit&#233; pr&#233;caire et provoquait sur le corps gisant des remous inqui&#233;tants. Puis le hurlement fut un sifflement strident, d&#233;mesur&#233;, et la surface du visage prit une allure tressautante, d&#233;moniaque. Il y eut un claquement, et une onde formidable plaqua le cr&#226;ne du gisant contre le sol, faisant d&#233;coller le reste du corps avec une violence inou&#239;e et propulsant les d&#233;bris de la pi&#232;ce contre les murs en d'innombrables fracas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le corps s'&#233;crasa lourdement, sans un rebond. Quelques fragments retomb&#232;rent. Le temps laissa le silence viol&#233; reprendre sa place un instant usurp&#233;e. Quelques secondes pass&#232;rent, immobiles, comme choqu&#233;es elles-aussi par une si prodigieuse violence. La poitrine se souleva&#8230; Retomba, incertaine. Recommen&#231;a&#8230; Et un fr&#233;missement, &#224; peine perceptible, survola les paupi&#232;res encore ferm&#233;es, incr&#233;dules&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Je me dressais en poussant un cri, les mains tendues en avant comme pour me prot&#233;ger des vagues tourbillonnantes. Je chancelais, pris de vertige, abasourdi. Je sentais en moi les appels &#224; l'aide de ce corps meurtri ; autour de moi r&#233;gnait une obscurit&#233; totale. Mais, sans m'en pr&#233;occuper, je recherchais f&#233;brilement les traces de cette indicible horreur qui avait d&#233;pos&#233;, au plus profond de mon &#234;tre, une suppurante fl&#233;trissure que jamais je ne pourrais oublier. En vain&#8230; Je compris alors que cette &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;chose&lt;/em&gt; innommable avait, pour une raison que je ne veux &#224; aucun prix conna&#238;tre, disparu de l'&#226;me de sa victime, retournant en sa g&#233;henne matricielle ou, peut-&#234;tre, &#224; l'aff&#251;t d'une nouvelle proie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Mais Vous, qui lisez ces lignes bien r&#233;elles, ne sentez-vous pas comme une tension indescriptible dans les replis obscurs de votre esprit ? Ne comprenez-vous pas que votre inconscient sait ce que vous ne voulez admettre, que, pour vous aussi il y a peut-&#234;tre une &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;chose&lt;/em&gt; qui vous cherche ? &lt;em class=&#034;spip&#034;&gt;Elle&lt;/em&gt; vous cherche !&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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